Les experts se succèdent, les analyses se multiplient et les réalités du terrain sont régulièrement décrites. Pourtant, la conciliation entre exploitation minière et conservation de la biodiversité demeure un défi majeur pour de nombreux pays africains. En République démocratique du Congo (RDC), cette problématique illustre un dilemme particulièrement complexe. D’un côté, l’exploitation des ressources minières constitue un levier de développement économique et de l’autre, la conservation des écosystèmes et des aires protégées représente un enjeu crucial pour la biodiversité, les moyens de subsistance et la survie des communautés qui en dépendent.
Comment concilier ces deux impératifs sans sacrifier ni le développement économique ni le patrimoine naturel ? Quelles responsabilités incombent aux États, aux entreprises minières et aux acteurs de la conservation ? Et quelles solutions peuvent permettre de construire un modèle de développement véritablement durable ?
Pour apporter un éclairage sur ces questions, nous avons rencontré KALONJI KANYIKI Jean-Claude expert en sciences agronomiques et environnement, la conservation de la biodiversité, la gestion durable des ressources naturelles et la gouvernance environnementale. Il partage son analyse des défis liés à l’exploitation minière et à la conservation des aires protégées, ainsi que des pistes pour mieux concilier ces deux enjeux en Afrique.
L’exploitation minière occupe une place importante comment expliquez-vous cette réalité ?
L’importante part qu’occupe l’exploitation minière dans un milieu (RDC) s’explique par plusieurs facteurs dont nous pouvons citer. Il s’agit de la présence des minéraux essentiels dans le sous-sol, la demande internationale face à l’urgence de la lutte contre le changement climatique, la politique de la décarbonation est mise en place. Et cette dernière utilise des minerais à quantité industrielle pour la fabrication de produits électriques (batteries, …) et ces minerais stratégiques, le sol Congolais en détient. Parce que la demande est là, c’est pourquoi on exploite de plus en plus. Mais aussi le poids du secteur minier dans l’économie nationale : l’exploitation minière donne de l’emploi (direct et indirect), fournit des recettes, finance la politique publique, finance l’infrastructures. En fin, les produits miniers sont facilement monétisatible
Quels sont aujourd’hui les principaux enjeux de cette activité pour la conservation des aires protégées et la préservation de la biodiversité ?
Les principaux enjeux de l’exploitation minière pour la conservation des aires protégées concernent, la destruction des habitats, la fragmentation des écosystèmes. Ici, le site d’exploitation peut même être érigé loin de la zone de conservation, mais les routes de ravitaillement peuvent diviser les zones de conservation en partie isolées et l’augmentation de la pression humaine sur les aires protégées.
L’activité minière attire toujours les personnes (travailleurs directs ou indirects), la création des villages autour des sites d’exploitation, l’activité minière peut, par la construction des infrastructures, faire en sorte que les humains aient accès à des zones où ils ne pouvaient pas et chasser, pêcher, cultiver pour se nourrir ou même fournir la nourriture aux personnels de l’entreprise minière. La pollution des sols, eaux, les déchets de l’exploitation, l’érosion (hydrique ou éolienne) peut en apporter vers les zones de conservation, surtout si ces dernières sont en aval. La perte de la biodiversité est aussi un enjeu majeur et l’affaiblissement de la conservation, les troupes armés peuvent ériger afin d’exploiter arbitrairement dans les zones protégées (cas de l’Est de la RDC par exemple).
Au-delà de l’occupation directe des terres, quels sont les impacts moins visibles de l’exploitation minière sur les écosystèmes, notamment la fragmentation des habitats, la pollution des eaux et la perturbation de la faune sauvage ?
Les impacts les moins visibles sont parfois les plus difficiles à maîtriser, parce qu’ils se manifestent en dehors de la zone directement exploitée. Une route minière peut fragmenter les habitats et faciliter la chasse ; les rejets peuvent contaminer les cours d’eau en aval ; le bruit et les vibrations peuvent perturber la faune ; l’installation de populations autour d’une mine peut entraîner une déforestation secondaire liée à l’agriculture et au bois-énergie.
Au Congo, on trouve plusieurs zones riches en ressources minières qui présentent aussi un intérêt écologique majeur. Comment évaluez-vous les risques que cette proximité fait peser sur les forêts, les réserves naturelles et les corridors écologiques ?
La proximité entre un gisement minéral et une zone à Intérêt écologique (aire protégée) n’est pas en soi automatiquement un conflit/ tension/dommage. Mais, cela peut être un facteur du risque qui doit être évalué en fonction de la sensibilité écologique, des activités à mener et même des connexions entre les deux. Mais au cas où il faut évaluer les risques possibles, on le ferait à trois dimensions : La dimension spatiale qui consiste à déterminer si les périmètres miniers chevauchent des aires protégées ou se situent à proximité de zones sensibles. La dimension écologique qui vise à comprendre les effets possibles sur les bassins versants, les habitats et les corridors de déplacement de la faune. Enfin, la dimension institutionnelle qui consiste à vérifier si les limites sont fiables, si les droits ont été attribués conformément à la législation et si les institutions disposent des moyens nécessaires pour contrôler les activités.
Le cadre réglementaire prévoit des mécanismes de protection de l’environnement. Selon vous, ces dispositions sont-elles suffisamment contraignantes et correctement appliquées pour prévenir les dommages causés par les activités minières aux aires protégées ?
Oui, le cadre juridique et le cadre réglementaire s’avèrent contraignants. En RDC par exemple, la loi numéro 14/003 du 11 février 2013, sur la conservation de la nature, le code minier révisé en 2018, le règlement minier, prévoient des restrictions applicables aux aires protégées. Cependant, l’existence d’une interdiction ne suffit pas, à elle seule, d’être respectée.
Les difficultés se situent au niveau de la cohérence des données : si l’ICCN utilise/prend des décisions sur base de ses données ; le cadastre minier les siennes sur base des données contraires à celles de l’Institut congolais de la conservation de la nature (ICCN), cela engendre des conflits. Si dans la même logique les moyens financiers sont insuffisants pour assurer l’applicabilité d’une loi ou règle, ce qui semble être le cas chez-nous, cela limite les effets de la loi/règle en question et le problème repose aussi dans la fiabilité des limites
Quelle responsabilité incombe aux sociétés minières dans la prévention des dommages environnementaux, la restauration des sites dégradés et le suivi écologique après la fermeture des mines ?
Elles doivent prévenir les dommages, maîtriser les pollutions, restaurer les zones dégradées et assurer le suivi des risques résiduels conformément à leurs obligations légales et environnementales.
La restauration doit être planifiée dès la conception du projet, accompagnée d’un financement crédible et évalué à partir d’indicateurs mesurables. Il faut également prévoir un suivi post-fermeture adapté aux risques réels, car certaines contaminations et certaines instabilités peuvent persister bien après l’arrêt de l’activité.
Face aux pressions minières, quels mécanismes de collaboration devraient être renforcés entre les autorités environnementales, les services des mines, les gestionnaires des aires protégées dans le cadre de la conservation de la biodiversité ?
Les tensions observées entre mines et aires protégées relèvent d’une gouvernance intersectorielle. Le problème c’est que les institutions concernées n’ont ni les mêmes mandats, ni les mêmes données, mais les décisions qu’elles prennent s’exercent sur le même territoire/terrain. Alors, pour renforcer leur collaboration, il faut qu’il y ait une plateforme geospaciale commune qui réunit toutes les données/les mêmes données de toutes les institutions concernées et cela permettra d’une forme de transparence et éviterait les superpositions juridiques par exemple. Les inspections conjointes afin de déterminer les risques : ici, tous les services se mettent ensemble pour un même but, un système partagé d’alerte et de réponse : c’est en faisant ça que tout le monde sera informé de tout au temps-T et une évaluation périodique des résultats : il doit y avoir une coordination qui évalue si il y a plus des conflits des limites par exemple.
Les communautés riveraines sont souvent les premières à subir les conséquences de la dégradation des ressources naturelles. Comment peuvent-elles être davantage associées aux décisions concernant les projets miniers et à la surveillance des aires protégées ?
Pour que les communautés riveraines participent davantage aux décisions des projets miniers, il faut qu’elles soient considérées comme partie prenante à toutes les étapes (de la planification jusque à l’après projet) de chaque projet.
Pour ce faire, il faut institutionnaliser leur participation, il faut les préparer en compétences et c’est comme ça qu’elles pourront donner leur point de vue, il faut prendre en compte leurs connaissances et faire la différence entre informer les communautés locales et la demande de l’avis et consentement de ces dernières.

La restauration des sites miniers peut-elle réellement permettre de retrouver les fonctions écologiques d’un milieu naturel dégradé ? Quelles sont les conditions nécessaires pour obtenir des résultats durables et mesurables ?
Oui, dans certains cas, mais pas systématiquement et pas nécessairement à l’identique. La capacité de récupération dépend notamment de l’intensité des perturbations, de la nature des sols, de la contamination éventuelle, de la disponibilité des espèces locales, de la durée de la dégradation et de l’existence de milieux naturels proches capables de fournir des graines et des organismes ré-colonisateurs.
Au regard des défis actuels, quelles mesures prioritaires l’on doit prendre pour garantir que l’exploitation de ses ressources minières ne compromette pas la conservation du patrimoine naturel et les moyens de subsistance des générations futures ?
Plusieurs mesures doivent être mises en application pour que l’exploitation de ses ressources minières n’impacte pas les fonctions écologiques. Il s’agit notamment d’harmoniser les données territoriales et sécuriser les limites : mettre en cohérence les titres miniers, les limites des aires protégées, les corridors écologiques et les zones d’usage communautaire. Appliquer effectivement les règles de la protection, c’est à dire vérifier les droits avant attribution, renforcer les inspections, poursuivre les infractions et imposer des mesures correctives contrôlables. Renforcer les capacités/compétences scientifiques locales pour développer les inventaires de la biodiversité, les laboratoires. Associer les communautés et protéger leurs moyens de subsistance pour renforcer la consultation, la participation aux décisions, les mécanismes de plainte et le suivi des engagements sociaux pour finir, mettre en place un système de suivi des résultats et publier régulièrement les indicateurs de performance.
Interview réalisée par Aliou DIALLO



